Prévention ou Prétention

Paris 

Juin 2020

Décorer les salons n'est pas l'objectif de mes recherches artistiques ni de mes propositions plastiques. 

Certaines personnes se demandent encore quel est mon intérêt à créer de la beauté ou créer de la laideur en tant qu’Artiste de Garde. Sans parler de ceux qui me comparent aux Chiennes de Gardes ! Mais le pire des non-sens est de confondre la garde artistique avec l’avant-garde. Je suis de garde ici et maintenant 7/7, 24h/24h.

 

Le passé ne se conjugue pas au présent. Que garde une Artiste de Garde ? Les lois du cœur dans la vie et dans les œuvres, le respect de toutes les vies, fouiller la terre, la crasse, les perversions, les coulisses peu ragoûtantes et les nuits jusqu’à y discerner l’Or qu’elles contiennent. La beauté de la laideur et la laideur de la beauté. Parce que « derrière la crasse, il n’y a plus de secret *… » Je suis l’opposée de quelqu’un qui croit au bonheur parce qu’être de garde c’est être concerné et en alerte. Concerné par les mouvements d’humeur sismiques de notre monde. Une météo des pulsions s'instaure. Il m’est difficile d’être heureuse car le sort des vivants est bien trop choquant pour « aller bien » dans ce monde où la répartition des droits est à peine juste et où la dictature est travestie en démocratie où la consommation des plaisirs règne en Maîtresse sur ceux qui n’y ont pas accès. Milieu politique et milieu de l’art sont ainsi proches. Il est fâcheux de voir sans cesse que ceux qui ont besoin des artistes sont toujours plein de mépris une fois l’œuvre achevée. Double peine pour les artistes. Les gens de pouvoir préfèrent les décorateurs qui jouent aux artistes. C’est l’effet miroir. Qui se ressemble s’assemble.

 

Dans l'art, aussi bien que dans la vie, la laideur et la beauté existent. Surtout chez les humains oh pas sages !  Souvent, mon travail a été jugé inclassable et l’on me conseillait de le rendre plus cohérent, soigné, gentil. En résumé, faire de lui un objet manufacturé qui arrange un certain mensonge. On me dit que je suis Partout donc Nulle-Part. Il faudrait alors que mon art réponde à un exercice anthropologique déjà connu et qu’il ne fasse pas intervenir l’esprit, la réflexion. Ainsi, je devrais « recentrer », « limiter » voire « censurer » mon travail ? Ça fait placard. Mon travail n’est pas fait pour les commodes, mon travail est fait pour les Cœurs vivants et il fonctionne bien sur les cœurs naturellement ouverts. Pour les cœurs endommagés au pronostic vital engagé il fonctionne aussi. Pour les cœurs artificiels c’est compliqué et pour les cœurs secs c’est mort. Je refuse le recours à l’outil militant-tic parce que l’amour y a perdu sa ferveur. Militer s’est donner de la force à ses oppositions. Donner de la force pour être détruit.  Non. Je préfère être fidèle à mes valeurs et à mes convictions pour affronter un monde qui ne m’attend pas. Je fais ce que je dois faire. Je ne le fais pas pour être CON-tre. Je préfère les additions aux divisions.  N’est-ce pas douteux de faire de l’Art un gréviste? L’Art c’est une conjonction de ressources ultra-sensibles que portent certaines personnes avec harmonie et savoir-faire pour le transmettre. Ce n’est pas un contrat d’embauche avec un syndicat pour la décoration. Les artistes sont souvent « mal-traités », mal compris, un peu comme ceux qui vivent des situations hors normes ou extra-ordinaires et qui ne trouvent ni reconnaissance ni partage avec les humains pour comprendre les reliefs subtils de l’existence terrestre. Mais est-ce une raison pour qu’ils touchent une allocation de faiblesse ? Faut travailler pour son art. Pour qu’il reste libre et authentique. Je ne veux pas être de ces gens-là. Pétrie dans une confusion avec moi-même et les autres et abrutie par la cacophonie des mondanités de passage. Qui sont ces gendarmes de l’Institution formatés à élire des artistes qui n’en sont pas ? Qui sont ces beaux-arts actuels qui forment des artistes à la propreté des œuvres et des langages ? 

Ma rébellion prend ses racines dans une enfance conventionnelle, décorée par la consommation et les faux sourires quand rien ne va plus. Quand on veut que vous alliez bien quand ça ne va pas. Où tout le monde court après le sexe mais faisant comme si queue non. Quand on veut que vous soyez normal quand vous êtes différents. Certains se perdent dans la drogue et sont montrés du doigt, jugés, piétinés. Ces juges-là sont des toxicos à la connerie, au déni, à la compulsion, à l'acharnement de ne jamais se reconnaitre, à obéir à des fondements qui ne leur appartiennent pas. Un peu comme ces caissières qui font de la rétention de sac quand on a déjà payé. La police est partout. Le juge-ment aussi. 

 

Je suis une Gardienne en blouse à fleur qui voudrait que les humains soient des Gardiens (enjeux). Les humains, avec leur intelligence, savent mettre du chaud là où il y a du froid, du froid où il y a du chaud. Ils savent construire pour protéger, se parer aux catastrophes naturelles. Ils savent soigner avec les mains et l’esprit. Ils ne sont pas obligés de manger de la viande. Ils ne sont pas obligés de manger tout le temps. Ils ne devraient pas tuer les bébés animaux. Ils ne sont pas obligés de détruire la planète et les vies qu’elle porte. Pourquoi le font-ils ? Ils doivent créer. Les humains sont des créateurs. Les seules « compétitions » qui devraient exister sont des spectacles où les humains présenteraient des performances avec leur corps, leur voix, l’être ensemble, la danse, l’union, les transmissions des conditions existentielles liées à l’amour, la vie et la mort. L’Art, il m’a sauvé la vie.

 

Je n'estime pas que les artistes doivent être payés parce qu'ils sont artistes. La rémunération de son travail vient du fait qu’il y a un travail accompli et utile pour les Autres et qu’il a trouvé sa place. La qualité d’une œuvre se mesure à son investigation et son incarnation. La récompense monétaire d’un état a du sens dans les domesticités collectives où le dressage d'une certaine misère est de mise. J'ai la chance de ne pas être née Tigre dans les faux paysages sauvages de la pauvre Afrique colonisée par la bêtise économique des blancs tout-puissants, de ne pas être née en Érythrée pour sa géopolitique esclavagiste, de ne pas être née Vache à lait qu’on viole, à qui on prend l’enfant pour pomper son lait et qu’on tue une fois usée par les gestations à répétition. Ceux qui ont déjà vu une Vache laitière en fin de parcours savent de quoi je parle.  

 

Mes œuvres ne sont pas classables parce qu’elles ne sont pas faites pour ça. Mes œuvres sont comme une langue étrangère complexe parce que minoritaire et peu pratiquée. La polymorphie est à mes arts ce que les mots sont à la grammaire des langues des différents mondes de la terre. Le jour où mon travail sera classable c’est qu’il aura terminé son Œuvre. L’objectif de mes recherches traduites en images de différentes formes, dessins, photographies, vidéos, sculptures, musicales, sonores, performances est de provoquer des prises de consciences. Mon seul souci est d’élaborer un corpus pour exprimer des prises de conscience autour de ce que nous ne voulons pas voir et que nous devrions voir pour mieux connaitre l’origine de nos perversions et ainsi les dépasser pour un monde meilleur. 

 

Je trouve la Vérité et la Réalité bien plus enrichissantes à mon éveil et à celui des Autres. Le marketing du sexe, de l'Amour, de la Mort et de cette fâcheuse esthétique relationnelle ne me concernent pas. Cela ne m’apporte rien. C’est un leurre, une illusion.

 

Mon chemin, en tant qu'être humain, façonné par mon enfance, mes choix d'adulte bons et mauvais, est mon seul et unique voyage aux 5 sens dont je peux et pourrais en être le reporteur. Les œuvres que je produis sont issues de ces mondes divers (d’hiver), de ces coulisses que j'ai pénétrées, expérimentées, étudiées, digérées. Mes œuvres sont des carnets de note, de voyages qui n'intéressent pas tout le monde mais qui ont le mérite d'inspirer. De redonner un souffle. Laisser une trace artistique qui donne envie de vivre, d'exister, de ne plus se mentir pour accueillir les mondes qui nous sont offerts sur terre avec respect et réalisme. 

 

Il faut des personnes peureuses dans une communauté dédiée à une cause pour que d’autres puissent être fortes. Il faut des personnes mauvaises pour que d’autres puissent être justes ou l’inverse. Alors, le but de cette dualité invincible du matin et du soir, de la beauté et de la laideur, de la bienveillance et de la malveillance quel est-il ? Le but est de reconnaitre ses intentions réelles et les ressources que nous prenons soin de développer sans s’identifier aux autres, sans les plagier. Devenir Auteur, devenir Artiste sans voler (s’envoler) à d’autres leur recherche, leur univers, leur identité. Mon but, être la Voix de ceux qui n’en n’ont pas, être éthique, être juste, ne pas tuer les animaux, apprendre à reconnaitre toutes formes d’existences de tous les règnes, relever la mauvaise foi, les mensonges meurtriers, respecter la vie et surtout respecter la Création. Défendre la réalité que portent les processus de créations, à quoi ils servent en dehors de cette mondialisation institutionnalisée de l’art qui markette une culture artistique à laquelle je n’adhère absolument pas. Ces attitudes excentriques d’artistes qui sont artistes pour en être, qui décident un jour d’être peintre. On ne décide pas d'être artiste mais ont peut décider de ne pas l'être. Cette décision coûte chère. Ces décorateurs qui pompent inlassablement ceux qui créent sans pomper. Ces artistes de toutes les couleurs qui sont des bouffons et des bouffonnes d’une société qui les utilise. Je ne veux pas être utilisée donc je ne jouerai pas ce jeu minable et rabaissant. Cette culture de l’art joli, coloré, riche et confortable qui dénigre l'Autre. Cet art-là est aimé par des personnes qui n’aiment ni les différences, ni les questions de fond. Un artiste qui fait de l’art pour gagner de l’argent, ce n’est pas un créateur, c’est un bon élève, un créatif. Un artiste produit son art quelles que soient les conditions de sa vie. Pour produire mon art dont je suis l’esclave total je me mets en situation de gagner de l’argent sans compter sur lui. Lui, doit rester intact à toute fusion et identification à des tendances qui comme nous ne font que passer dans ces temps incertains et divisionnaires. J’ai choisi de vivre mon Art pas de vivre de mon Art. 

 

Ma culture c’est la vie, mes expériences, mes différents rôles. 

Comme je le disais, je préfère les additions aux divisions. Ce texte est l’addition de mon partage artistique avec Daniel Androvski, Psychanalyste et Écrivain et Clotilde Scordia, Historienne de l’Art et commissaire d’Exposition, pour leur précieux soutien et apports à mes écritures engagées et enragées.  

 

Qui m'aime me suive. Mes yeux n'ont pas froid et je peux réchauffer beaucoup d’yeux… !

 

Aurélie Dubois

 

*Daniel Androvski, Psychanalyste et Ecrivain, extrait du texte L’Irréparable de la Vie qui accompagne le court métrage The Corridors

Le Temps et l'Art

Paris

avril 2020

Nous pourrions nous demander ce que l’art dit du temps et ce que le temps fait à l’art ? L’œuvre est-elle figure du temps? Qu’apporte l’acte de créer au temps? Et qu’emprunte l’acte créateur dans le temps ? Dans notre temporalité humaine ? 

 

« Amour écrit en fer » est une court métrage expérimental dédié aux réprouvés. Les esprits conformes et non-conformes partagent-ils le même espace-temps? Les normés sont interrogés comme des faiseurs d’éternité, les anormaux sont relégués au temps qui reste à ceux qui se donnent le loisir d’en être au moins un peu curieux.

 

Le rôle du personnage est « Human Behavior »: dysmorphique, schizoïde, travesti.  Il incarne une dualité en une seule et même personnalité. Une éclosion explosive de vie et de mort s’offre à notre regard. Il a des aspirations de jeunesse mais il est âgé. Il a des aspirations de beauté mais nous pourrions le trouver laid. Il accouche d’une fausse couche. Il a des aspects d’une liberté extrême et d’un confinement destructeur. Il s’habille avec une élégante vulgarité et une innocence déflorée.  Un duel interne abyssal.

 

Une endurance mentale obligée. Qui dit endurance dit tenir dans un temps ou bien tenir ce temps? Mais qu’est ce qui passe réellement ?  Le temps ou nous, êtres humains? Comme le dit Daniel Androvski, Psychanalyste et Écrivain, ce n’est pas le temps, mais nous qui ne faisons que passer. Alors toute la question est là : pourquoi pensons-nous le contraire?

 

Quelle couleur a le temps ?  A-t-il un langage, a-t-il une forme?

Peut-être que les œuvres d’arts pourraient être des concentrations  de temporalité? Des témoins, des traces d’êtres chargés d’empreintes, un espace dont ils seraient les représentants?

 

L’espace-temps pour un artiste est la manifestation de sa création. Comme le dit Gilles Deleuze dans son Abécédaire : « le seul véritable événement c’est l’œuvre d’art ». L’œuvre d’art est un marqueur temporel, une empreinte chronologique. A l’inverse des informations médiatiques  qui sont pour le coup des illusions qui voudrait prendre rôle de la création, de l’expression.

 

Dans « Amour écrit en fer », il est question de l’âme et du corps. D’obéissance et de désordre. Le texte « Théorème » de Pier Paolo Pasolini joue le rôle de « l’explication » de la nécessité de créer son existence plutôt que de passer ce temps sans réelle conscience. Face à ce personnage et sa situation folle et inattendue nous sommes, dans nos conformités, perdus. Ce n’est ni un homme, ni une femme. Ce personnage, ce mutant, délimite son espace intérieur et extérieur au moyen de déambulations intérieures et extérieures : jardin - maison - jardin, etc.

 

Ce cours métrage nous fait entendre que nous réclamons de la beauté pour supporter ce corps et cet esprit en détresse. Quel temps nous reste-t-il pour créer un espace plus ouvert, plus généreux, plus précieux en nous même avec les Autres? Parce que l’Un ne va pas sans l’Autre pour cette traversée terrestre mesurée en unité de temps.

 

Aurélie Dubois

Les Yeux n'ont pas Froids

Paris

février 2014

Nos yeux n'ont pas froid, ils peuvent rester ouvert à l'horizon, au plus loin du plus proche, mais aussi au plus éloigné du prochain. Qui est notre prochain ? Notre prochain amour, notre prochain meurtre ? Car est-il nécessaire de rappeler que malgré l’attention apparemment constante que nous portons à notre prochain, nous torturons, nous tuons. Et pourtant nos paupières restent sourdes d'autant de cadavres d'hommes et de bêtes. Nos yeux restent glaciales et persistent à soutenir du regard l'insoutenable, oui nos yeux n'ont jamais froid même quand leurs larmes ressemble à de douteuses stalactites. Nos yeux n'ont jamais froid car ils sont la concrétisation calcaire tombante de notre dysharmonie avec le monde, pouvant rendre sourd les aveugles et aveuglé les muets de leur face-à-face avec le silence. Les plus beaux yeux du monde ne sont ni bleus, ni noirs, ni marrons, ils sont ceux des êtres qui n'ont même plus la force d'implorer quelque sursaut d'humanité aux bourreaux qui les tortures, lâchement terrés dans les prisons, les camps, les abattoirs.

Daniel Androvski & Aurelie Dubois

Texte rédigé pour la diffusion de l'ACR (Atelier de Création Radiophonique de Radio France) Silence | Elle crie

 © 2020 Aurelie Dubois - Artiste de Garde® - tous droits réservés

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